Démondialiser et coopérer

Blog d'Aurélien BERNIER

posté le vendredi 21 avril 2017

Les mauvaises raisons de ne pas voter Mélenchon

 

 

On pourrait tous trouver des raisons de ne pas voter Mélenchon. Certains le jugent trop agressif. Des amis écologistes ne le trouvent pas assez décroissant, des camarades libertaires le trouvent trop républicain. Et puis bien-sûr, il y a les militants d'autres partis présentant des candidats, du PS au NPA en passant par l'UPR ou LO, qui veulent voter pour leur candidat, ce qui est tout à fait légitime.

 

 

Moi aussi, je l'avoue, j'aurais une mauvaise raison de ne pas voter Mélenchon. Je ne crois pas une seconde à son « plan A » de réforme de la construction européenne. Il faudra rompre et restaurer de manière unilatérale la souveraineté juridique et monétaire de la France pour mener une politique de gauche, j'en suis convaincu. Et j'ai encore en travers de la gorge certaines déclarations de porte-paroles de la France insoumise appelant à « sauver l'Union européenne », comme s'il y avait encore quelque chose à sauver de cette immondice libérale. J'aurais souhaité entendre une position plus ferme sur le protectionnisme, la sortie des institutions européennes, la nationalisation des multinationales françaises, de nouvelles perspectives de coopération internationale...

 

Oui, mais voilà : au stade où nous en sommes, la question n'est plus là. La question n'est pas de savoir si Jean-Luc Mélenchon est exempt du moindre défaut et si la France insoumise est un mouvement irréprochable disposant d'un programme parfait. La question est de savoir ce qui peut se jouer lors de ces élections présidentielles et législatives, qui sont totalement exceptionnelles à plusieurs titres.

 

Premièrement, l'éclatement tant attendu de la sociale-démocratie s'est enfin produit. L'union au sein du Parti socialiste, qui avait mystérieusement survécu au référendum de 2005 sur le projet de Traité constitutionnel européen, se trouve aujourd'hui brisée par le quinquennat désastreux de François Hollande. Cette fracture clarifie le paysage politique. La droite et le centre du Parti socialiste ont rallié la candidature d'Emmanuel Macron, sur une ligne libérale-centriste. Au lendemain de la séquence électorale de 2017, c'est un mouvement En marche ! débarrassé de l'étiquette socialiste et du positionnement « de gauche » qui devrait en toute logique rassembler des socio-libéraux, des personnalités du centre-droit et bon nombre d'opportunistes, de Daniel Cohn-Bendit à Xavière Tiberi, de Robert Hue à François Bayrou. La gauche du Parti socialiste, elle, apparaît exsangue et se trouve en grandes difficultés pour porter la candidature de Benoît Hamon. On mesure aujourd'hui ce que pèse dans la société son positionnement réformiste dans le cadre, présenté comme indépassable, de la concurrence internationale et des institutions européennes : à priori moins de 10 %. C'est l'échec cuisant, auprès des électeurs de gauche et des classes populaires, de l'idée d'une réforme de la mondialisation « de l'intérieur », sans rupture avec l'ordre économique et sans affrontement avec la classe dominante.

 

Deuxièmement, le niveau historiquement bas de la droite dans les intentions de vote participe lui aussi à créer une situation exceptionnelle, qui ne se représentera peut-être pas de sitôt. La corruption (présumée) du candidat François Fillon et son arrogance expliquent en partie ses difficultés. Mais le choix d'un positionnement économique ultralibéral jusqu'à la caricature provoque également la fuite d'une partie de son électorat potentiel, principalement vers Emmanuel Macron pour des classes moyennes et supérieures gagnantes de la mondialisation et vers Marine Le Pen pour une droite nationaliste et des classes populaires victimes de la « libre » concurrence.

 

Troisièmement, la candidature de Jean-Luc Mélenchon connaît un succès remarquable, qui était loin d'être assuré il y a quelques mois. D'une part, la victoire de Benoît Hamon à la primaire du Parti socialiste aurait pu priver le candidat de la France insoumise d'une fraction de son électorat. C'est l'inverse qui se dessine finalement, et de façon très nette. D'autre part, la gauche radicale aurait pu souffrir de l'expérience grecque et de la trahison d'Alexis Tsipras et de la majorité de Syriza, ce qui n'est visiblement pas le cas. Jean-Luc Mélenchon apparaît plus posé qu'en 2012 dans les médias, ce qui le rend sans doute plus « présidentiable », mais c'est avant tout à la radicalité de son programme politique qu'il doit sa cote de popularité élevée. En particulier, la menace de rupture avec l'Union européenne et la condamnation du libre échange ne sont certainement pas pour rien dans le niveau d'opinion favorable dont il bénéficie.

 

En définitive, la France insoumise a les moyens de réaliser une double performance à l'élection présidentielle. D'abord, battre un Parti socialiste atrophié, ce qui semble aujourd'hui quasiment acquis. Ce serait déjà une grande victoire idéologique : celle de la gauche de rupture sur celle qui prétend négocier les avancées sociales inscrites dans son programme avec les grandes puissances économiques et les dirigeants de l'Union européenne. Ensuite et surtout, l'arrivée de Jean-Luc Mélenchon au second tour et son élection à la présidence de la République ne semblent plus hors de portée. Pour la première fois dans l'histoire, la gauche radicale française peut accéder au pouvoir, quand bien même l'élection législative s'annoncerait ensuite nettement plus difficile.

 

Cette situation inédite impose à chaque électeur de gauche, progressiste, anticapitaliste, écologiste... de bien peser les conséquences de son vote. La perspective pour le deuxième tour n'est plus celle d'un duel certain entre deux partisans de la mondialisation, l'un social-libéral, l'autre de droite. L'enjeu est de savoir si Jean-Luc Mélenchon peut ou non accéder à ce second tour avec un programme de gauche radicale et, en cas d'affrontement avec Marine Le Pen, sans doute remporter l'élection.

 

Certains au sein de la gauche radicale prophétisent déjà la trahison à venir. Mélenchon ne serait qu'un vulgaire Tsipras (ou un Mitterrand) et ne serait pas digne de confiance. Mais où a-t-on vu que la politique était une histoire de confiance dans un individu ? Je n'ai ni plus ni moins confiance en Jean-Luc Mélenchon qu'en Philippe Poutou ou en Nathalie Arthaud, par exemple. Seuls les intéressés savent jusqu'où ils sont prêts à se battre, ce qui est vrai pour n'importe quelle organisation et n'importe quel candidat. Ce que je sais, c'est que la victoire de Jean-Luc Mélenchon créerait une situation politique nouvelle, une (véritable, cette fois) opportunité de changement. Un grand mouvement social et intellectuel devra s'organiser, que ce soit pour soutenir La France insoumise ou pour l'empêcher de trahir ses engagements. Ce sera à nous tous d'éviter un scénario de renoncement à la grecque ou un écrasement de la dissidence française par la classe dirigeante. C'est dans la rue, comme le disent souvent les trotskistes, que se jouera l'avenir en cas de victoire de la France insoumise. Mais ce qui est certain, c'est que seul Jean-Luc Mélenchon à ce jour pourrait remporter le scrutin de 2017 et créer les conditions politiques pour un tel mouvement social, sans lequel il sera impossible de vaincre les forces libérales.

 

Pour ces raisons, je voterai sans hésiter Jean-Luc Mélenchon le 23 avril prochain. Pour ces raisons, aucune voix de gauche, progressiste, pour la rupture avec cet ordre économique inégalitaire ne doit manquer à la France insoumise au premier tour de cette élection présidentielle. Tout le travail restera à faire ensuite. Mais au moins, nous aurons devant nous cette occasion historique de, peut-être, rompre avec le système néolibéral.


 


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